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Article de presse - 24 Heures - 14.11.2008

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Peindre fait le bonheur de Jacques Chessex
JEAN-LOUIS KUFFER


RENCONTRE

Une exposition à Ropraz et un livre richement illustré marquent une explosion picturale. Avant le retour du romancier sur le crime de Payerne…


On sait le génie littéraire de Jacques Chessex, grand prosateur et poète. On savait aussi ses dons d’écrivain-peintre aux enluminures obsessionnelles. Or voici que se révèle, plus amplement, un véritable peintre, coloriste éclatant et plasticien aux superbes compositions.

– De quand date votre pratique picturale?

– Je me souviens très bien du moment où j’ai commencé à écrire, vers l’âge de 8 ans, mais c’est bien avant que m’est venu le goût d’étaler des couleurs sur du papier. Ce que tous les enfants font, évidemment. Mais j’avais cela de particulier que je gardais mes dessins, comme un petit collectionneur. Durant mes vacances aux Ormonts, j’y ajoutais des écorces ou des morceaux d’insectes, pour élaborer des compositions. Lorsque mes parents se sont établis à Pully, j’avais un atelier de peinture sous les toits. A 16 ans, j’ai dit à mon père que je désirais m’inscrire aux Beaux-Arts. Mais il tenait à ce que je passe mon bac, quitte à prendre des cours libres à l’école d’art, ce que j’ai fait. Je me glissais parfois, ainsi, derrière les élèves du grand Poncet, au nombre desquels se trouvaient un Hesselbarth, un Olivier Charles ou une Denise Voïta, mes aînés qui devinrent plus tard des amis. A mes yeux, les arts plastiques avaient un mystère que je ne trouvais pas à l’écriture.

– Quelle sorte de peinture faisiez-vous alors?

– Je me souviens que, vers 14 ans, je peignais des scènes lacustres où l’eau comptait beaucoup. Mais jamais je n’ai été attiré par l’abstraction pure. J’ai toujours représenté des figures, oniriques ou érotiques, animales ou mythologiques. Toute ma peinture, je le constate aujourd’hui, est très peuplée. Ce qui me rappelle ce mot de Jacques Berger devant ses épures: «Je ne peux pourtant pas peindre… rien.»

– Quelle distinction faites-vous entre écriture et peinture?

– Lorsque j’écris, j’ai besoin de ma tête. L’exercice passe par l’esprit, par les mots et les concepts, alors que peindre me laisse en complet repos, tout passant par le corps et la main.

– Quels peintres vous ont marqué?

– Sensibilisé par mon père et ma mère à l’histoire et à l’art sacré, j’ai été nourri de peinture «suisse» et «mystique», notamment celle de Rouault. Dans les sphères plus douces ou lyriques, Paul Klee, Zao Wou-Ki ou mon ami Bazaine, peintres de signes, m’ont également accompagné comme, près de nous, un Olivier Charles ou un Pietro Sarto. Oeuvres lumineuses…

– Mais la vôtre scrute aussi les ombres…

– Après l’immense Picasso, que j’ai aimé dès ma jeunesse pour ses corridas et ses crânes, Carlos Saura m’a révélé le noir, moi qui ne pratiquais que la couleur, et le double mouvement de la figuration et de la défiguration, que j’ai trouvé aussi chez Bacon. Et, plus près de nous, dans les défigurations de Jean Lecoultre où se perçoit la trace du viol, de l’attentat et du mal. C’est d’ailleurs sous le signe de cet état de meurtre que s’inscrit mon prochain livre, Un Juif pour l’exemple, consacré au crime antisémite de Payerne...


Illustration 1: ECRIVAIN ET PEINTRE Jacques Chessex , le prosateur, se révèle un véritable coloriste aux superbes compositions.
Illustration 2: Une oeuvre de Jacques Chessex , à voir à l’Estrée, à Ropraz.
ROPRAZ, LE 13 NOVEMBRE 2008 - PHOTOS PHILIPPE MAEDER


Une folle sarabande

On pense à la fois aux danses de mort de notre tradition médiévale, aux voyants innocents de l’art brut et aux créateurs contemporains des marges faisant feu de tout matériau, en parcourant les trois étages de l’Estrée. Y voisinent une centaine d’oeuvres de moyen format (gouaches, encres et techniques mixtes) et quelques vitrines présentant les ouvrages consacrés par Chessex à d’autres peintres, de Saura à Bazaine.

Si les écrivains pratiquant le dessin ou la peinture ne sont pas rares, les oeuvres picturales d’écrivains qui «tiennent» par elles-mêmes le sont beaucoup plus. Or c’est à cette hauteur que se situe la peinture de Chessex. La découverte se prolonge dans le livre paru ces jours, augmenté de contributions éclairantes des écrivains Christophe Bataille et François Nourissier.

J.-L. K.

Ropraz, l’Estrée, du 15 novembre au 15 décembre 2008.
Jacques Chessex , Peintures, 80 illustrations. La Matze, 140 p.


Tragédie en terre vaudoise

En janvier paraîtra, chez Grasset, le nouveau roman de Jacques Chessex, Un Juif pour l’exemple. Après Le vampire de Ropraz, l’écrivain fait retour au crime de Payerne, déjà «traité» ou évoqué plusieurs fois.

– Pourquoi ce drame vous hante-t-il?

– Parce que ma famille et moi l’avons vécu de tout près. Au début des années 1940, mes parents avaient des amis juifs à Payerne, des commerçants aisés et enviés à proportion de la crise qui sévissait depuis 1929, la région comptant alors quelque 500 chômeurs. Un antisémitisme latent régnait dans les campagnes et c’est sur ce terrain que la bande dirigée par le garagiste Fernand Ischi, adepte des thèses fascistes de Georges Oltramare, a sacrifié le juif Arthur Bloch, «pour l’exemple» et pour faire plaisir au Führer, quelques jours avant l’anniversaire de celui-ci.
Or l’âme damnée de ce complot était le pasteur Lugrin, de Combremont, qui prononçait en chaire de véritables harangues antijuives. Je l’ai rencontré personnellement après ses années de prison, dans un café. Je n’oublierai jamais son regard d’acier glacé…

– Comment avez-vous traité le sujet?

– De manière brève, comme dans un théâtre grec. Avec la mise à mort du bouc émissaire, en la personne du pauvre Bloch, l’essentiel relève en effet de la tragédie antique, et c’est pourquoi j’ai voulu ce livre bref. C’est aussi un tribut que je rends à Israël, auquel le protestantisme, dont je suis issu, doit tout…

J.-L. K.


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Fondation Estrée - Espace culturel à Ropraz

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