|
Peindre fait le bonheur de Jacques Chessex
JEAN-LOUIS KUFFER
RENCONTRE
Une exposition à Ropraz et un livre richement illustré marquent
une explosion picturale. Avant le retour du romancier sur le
crime de Payerne…
On sait le génie littéraire de Jacques Chessex, grand
prosateur et poète. On savait aussi ses dons d’écrivain-peintre
aux enluminures obsessionnelles. Or voici que se révèle, plus
amplement, un véritable peintre, coloriste éclatant et
plasticien aux superbes compositions.
– De quand date votre pratique picturale?
– Je me souviens très bien du moment où j’ai commencé à écrire,
vers l’âge de 8 ans, mais c’est bien avant que m’est venu le
goût d’étaler des couleurs sur du papier. Ce que tous les
enfants font, évidemment. Mais j’avais cela de particulier que
je gardais mes dessins, comme un petit collectionneur. Durant
mes vacances aux Ormonts, j’y ajoutais des écorces ou des
morceaux d’insectes, pour élaborer des compositions. Lorsque
mes parents se sont établis à Pully, j’avais un atelier de
peinture sous les toits. A 16 ans, j’ai dit à mon père que je
désirais m’inscrire aux Beaux-Arts. Mais il tenait à ce que je
passe mon bac, quitte à prendre des cours libres à l’école
d’art, ce que j’ai fait. Je me glissais parfois, ainsi, derrière
les élèves du grand Poncet, au nombre desquels se trouvaient
un Hesselbarth, un Olivier Charles ou une Denise Voïta, mes aînés
qui devinrent plus tard des amis. A mes yeux, les arts
plastiques avaient un mystère que je ne trouvais pas à l’écriture.
– Quelle sorte de peinture faisiez-vous alors?
– Je me souviens que, vers 14 ans, je peignais des scènes
lacustres où l’eau comptait beaucoup. Mais jamais je n’ai été
attiré par l’abstraction pure. J’ai toujours représenté des
figures, oniriques ou érotiques, animales ou mythologiques.
Toute ma peinture, je le constate aujourd’hui, est très
peuplée. Ce qui me rappelle ce mot de Jacques Berger devant
ses épures: «Je ne peux pourtant pas peindre… rien.»
– Quelle distinction faites-vous entre écriture et peinture?
– Lorsque j’écris, j’ai besoin de ma tête. L’exercice passe
par l’esprit, par les mots et les concepts, alors que peindre me
laisse en complet repos, tout passant par le corps et la main.
– Quels peintres vous ont marqué?
– Sensibilisé par mon père et ma mère à l’histoire et à l’art
sacré, j’ai été nourri de peinture «suisse» et «mystique»,
notamment celle de Rouault. Dans les sphères plus douces ou
lyriques, Paul Klee, Zao Wou-Ki ou mon ami Bazaine, peintres de
signes, m’ont également accompagné comme, près de nous, un
Olivier Charles ou un Pietro Sarto. Oeuvres lumineuses…
– Mais la vôtre scrute aussi les ombres…
– Après l’immense Picasso, que j’ai aimé dès ma jeunesse pour
ses corridas et ses crânes, Carlos Saura m’a révélé le
noir, moi qui ne pratiquais que la couleur, et le double
mouvement de la figuration et de la défiguration, que j’ai
trouvé aussi chez Bacon. Et, plus près de nous, dans les défigurations
de Jean Lecoultre où se perçoit la trace du viol, de l’attentat
et du mal. C’est d’ailleurs sous le signe de cet état de meurtre
que s’inscrit mon prochain livre, Un Juif pour l’exemple,
consacré au crime antisémite de Payerne...
Illustration 1: ECRIVAIN ET PEINTRE Jacques Chessex , le prosateur, se révèle
un véritable coloriste aux superbes compositions.
Illustration 2:
Une oeuvre de Jacques Chessex , à voir à l’Estrée, à Ropraz.
ROPRAZ, LE 13
NOVEMBRE 2008 -
PHOTOS PHILIPPE MAEDER
Une folle sarabande
On pense à la fois aux danses de mort de notre tradition médiévale,
aux voyants innocents de l’art brut et aux créateurs
contemporains des marges faisant feu de tout matériau, en
parcourant les trois étages de l’Estrée. Y voisinent une
centaine d’oeuvres de moyen format (gouaches, encres et
techniques mixtes) et quelques vitrines présentant les ouvrages
consacrés par Chessex à d’autres peintres, de Saura à Bazaine.
Si les écrivains pratiquant le dessin ou la peinture ne sont
pas rares, les oeuvres picturales d’écrivains qui «tiennent»
par elles-mêmes le sont beaucoup plus. Or c’est à cette hauteur
que se situe la peinture de Chessex. La découverte se prolonge
dans le livre paru ces jours, augmenté de contributions éclairantes
des écrivains Christophe Bataille et François Nourissier.
J.-L. K.
Ropraz, l’Estrée, du 15 novembre au 15 décembre
2008.
Jacques Chessex , Peintures,
80 illustrations. La Matze, 140 p.
Tragédie en terre vaudoise
En janvier paraîtra, chez Grasset, le nouveau roman de Jacques
Chessex, Un Juif pour l’exemple. Après Le vampire de Ropraz,
l’écrivain fait retour au crime de Payerne, déjà «traité»
ou évoqué plusieurs fois.
– Pourquoi ce drame vous hante-t-il?
– Parce que ma famille et moi l’avons vécu de tout près. Au début
des années 1940, mes parents avaient des amis juifs à Payerne,
des commerçants aisés et enviés à proportion de la crise qui
sévissait depuis 1929, la région comptant alors quelque 500 chômeurs. Un antisémitisme latent régnait dans les campagnes
et c’est sur ce terrain que la bande dirigée par le garagiste
Fernand Ischi, adepte des thèses fascistes de Georges Oltramare,
a sacrifié le juif Arthur Bloch, «pour l’exemple» et pour
faire plaisir au Führer, quelques jours avant l’anniversaire de
celui-ci.
Or l’âme damnée de ce complot était le pasteur Lugrin, de
Combremont, qui prononçait en chaire de véritables harangues
antijuives. Je l’ai rencontré personnellement après ses années
de prison, dans un café. Je n’oublierai jamais son regard
d’acier glacé…
– Comment avez-vous traité le sujet?
– De manière brève, comme dans un théâtre grec. Avec la mise
à mort du bouc émissaire, en la personne du pauvre Bloch,
l’essentiel relève en effet de la tragédie antique, et c’est
pourquoi j’ai voulu ce livre bref. C’est aussi un tribut que je
rends à Israël, auquel le protestantisme, dont je suis issu,
doit tout…
J.-L. K.
© EDIPRESSE Publications SA

|